Introduction
L’adoption rapide des assistants conversationnels et des services d’IA générative en entreprise améliore la productivité, mais introduit aussi de nouveaux vecteurs d’exposition des données. Parmi eux, l’exfiltration d’informations sensibles — qu’elle soit volontaire (utilisateur malveillant) ou involontaire (mauvaises pratiques, fuite via tiers) — est devenue une préoccupation majeure des équipes sécurité et conformité.
Contexte et enjeux
Depuis 2023–2024, les chercheurs et les autorités (CNIL, ANSSI) ont alerté sur des risques spécifiques : les attaques de type « prompt injection », la fuite de données via logs ou métadonnées, et l’usage non autorisé d’outils publics (« shadow AI »). Ces scenarii peuvent conduire à la divulgation de données personnelles, secrets commerciaux ou credentials, avec des conséquences réglementaires, financières et réputationnelles importantes.
Principaux vecteurs d’exfiltration
- Prompt injection
Une requête malveillante ou un texte inséré dans une conversation peut inciter l’assistant à révéler ou reformuler des informations sensibles contenu ailleurs dans l’historique ou transmises par l’utilisateur.
- Partage volontaire d’informations sensibles
Des employés collent des extraits de dossiers, de bases clients ou de logs dans une conversation avec un assistant public pour « gagner du temps ». Ces informations peuvent être stockées ou utilisées par le fournisseur, et potentiellement accessibles ou exploitées.
- Logs et métadonnées
Les interactions peuvent être conservées, indexées ou utilisées pour l’entraînement des modèles, sauf si le fournisseur garantit l’exclusion. Les métadonnées (IP, user ID, timestamps) facilitent la corrélation et l’exfiltration.
- Shadow AI
L’usage d’outils non autorisés échappe au contrôle IT : transferts de fichiers, accès à API publiques, ou intégrations non supervisées augmentent significativement la surface d’attaque.
- Fuites via intégrations et plugins
Extensions, connecteurs ou intégrations (CRM, messagerie, stockage cloud) peuvent servir de tunnel pour extraire des données.
Mesures techniques recommandées
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Inventaire et catégorisation des données : identifier où résident les données sensibles et quelles interactions sont à risque.
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DLP (Data Loss Prevention) intégré : appliquer des règles DLP au niveau des endpoints, du proxy web et des API pour bloquer ou alerter les transferts de données sensibles vers des assistants publics.
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CASB / API Gateway : forcer le passage des appels IA via une passerelle contrôlée (allowlist), centraliser l’authentification et appliquer des politiques (filtrage, masking, anonymisation).
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Filtrage et redaction des prompts : implémenter un pré-traitement qui détecte et anonymise automatiquement les PII, numéros de contrat, clés, etc., avant transmission au modèle.
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Isolation des modèles : favoriser des solutions on-premise ou hébergées en cloud privé quand les données sont sensibles. Pour les besoins moins critiques, utiliser des offres d’IA entreprise avec clauses de non-utilisation des données pour l’entraînement.
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Configuration et accès restreint : RBAC strict, MFA obligatoire, journaux d’accès et d’usage détaillés (audit trail) pour toutes les interactions avec les assistants.
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Désactivation des fonctionnalités à risque : interdire uploads de fichiers, partage de workspace ou historique de conversation dans les assistants publics si non nécessaires.
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Surveillance et corrélation : intégrer les logs IA dans le SIEM/EDR pour détecter comportements anormaux (exfiltration en batch, requêtes suspectes, volumes inhabituels).
Mesures organisationnelles et contractuelles
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Politique d’utilisation (AI usage policy) : définir clairement ce qui est autorisé, ce qui est interdit et les sanctions en cas de non-respect. Mettre à disposition des fiches pratiques selon les métiers.
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Sensibilisation & formation : sessions régulières pour montrer les risques concrets (exemples de prompt injection, cas de fuite via copier-coller) et les bons réflexes.
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Gestion du Shadow AI : détecter l’usage d’outils non autorisés via logs réseau, agents SSO/CASB et audits.
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Clauses contractuelles & DPA : exiger des fournisseurs des engagements explicites sur la non-réutilisation des données, la rétention, la sécurité et la localisation des données.
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Évaluation préalable (risk assessment) : pour chaque intégration IA, réaliser une analyse d’impact (DPIA si données personnelles sensibles) impliquant sécurité, conformité et métiers.
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Plan de réponse incidentielle spécifique IA : procédures de confinement (révocation de clés, blocage d’API), notification et remédiation lorsque l’exfiltration est suspectée.
Checklist opérationnelle (roadmap court/moyen terme)
- Court terme (0–3 mois)
- Inventaire des outils IA utilisés et classification des données en jeu.
- Mise en place ou renforcement de règles DLP basiques pour bloquer les transferts vers les domaines publics d’IA.
- Communication immédiate aux équipes avec interdictions des copier-coller d’informations sensibles vers des assistants publics.
- Moyen terme (3–9 mois)
- Déploiement d’un CASB / API gateway pour centraliser et filtrer les appels IA.
- Développement d’un pre-processor pour anonymisation/masquage des prompts.
- Renégociation des contrats fournisseurs (DPA, SLA sécurité, droit à audit).
- Long terme (> 9 mois)
- Evaluation d’une solution LLM interne ou hébergée en cloud privé pour cas d’usage sensibles.
- Intégration complète des logs IA au SIEM et automatisation des réponses (playbooks SIEM/SOAR).
- Mise en place d’un programme continu d’audit, tests de prompt injection et red team IA.
Indicateurs clés de suivi : nombre d’incidents liés à l’IA, volumes de données bloquées par DLP, taux d’outils non autorisés détectés, temps moyen de détection et de réponse.
Conclusion
Les assistants IA apportent un réel avantage opérationnel, mais exposent aussi à des risques nouveaux et spécifiques d’exfiltration. La réponse efficace combine contrôles techniques (DLP, CASB, masking), gouvernance (politiques, DPIA) et contractualisation avec les fournisseurs. Enfin, le volet humain — sensibilisation et contrôle du shadow AI — reste décisif : sans adoption maîtrisée, la meilleure architecture technique ne suffira pas.
Pour aller plus loin
Consultez les recommandations des autorités (CNIL, ANSSI) et intégrez-les à vos démarches de conformité et de sécurité. L’évaluation régulière des usages et des risques permettra d’adapter la stratégie à l’évolution rapide des technologies IA.